André Malraux |
Pont-Égaré, par Pierre Véry (Éditions de la N.R.F.) Le talent d'un écrivain fantastique consiste presque toujours à affirmer sans s'en apercevoir que le monde accepté communément n'est que mensonge, non parce qu'il n'est pas vrai, mais parce qu'il est fixe. Le fantastique - on ne saurait trop songer aux quelques contes d'Hoffmann admirables perdus dans un fatras de petit romantique - naît presque toujours d'une foi profonde, d'une adhésion rigoureuse au possible ; le nez de l'orfèvre, dans Le Choix d'une Fiancée, peut s'allonger, les tranches de radis noir peuvent devenir des pièces d'or... Lorsque M. Pierre Véry veut nous mettre en contact avec Pont-Egaré, son attitude est la même : aux rapports reconnus par les hommes, il doit substituer des rapports particuliers, mais dont le caractère unique trouve en lui-même une force assez convaincante pour être reconnue. Et la conviction naît de l'accord entre elles de toutes les transformations apportées par l'écrivain. L'art, pour lui - la création - ce sera toujours : traduire toutes choses en fonction de la différence essentielle qui le sépare des autres hommes. (Essayer d'introduire un personnage d'Andersen dans un conte d'Hoffmann...). Il me semble impossible de prêter de l'importance au sujet : à cette vie d'un hameau périgourdin on pourrait substituer toute autre chose, et je suis assuré que M. Véry n'est en aucune façon un écrivain « paysan ». Il a besoin de Pont-Égaré (un certain domaine de souvenirs, sans doutE), comme un médium a besoin de cartes ou d'objets. Mais l'instrument magique est interchangeable : ce qui nous intéresse, c'est la magie. Toute magie commence à l'insolite et finit à l'effroi. Celle-ci vit surtout de l'insolite. Ces yeux de loups qui brillent au ras du sol, il semble que nous en entendions parler par quelque nigaud blanc de farine, ahuri sous un bonnet de coton vertical dont la mèche tremblote, comme dans une gravure d'Ensor. Tous ces personnages sont contents d'avoir peur : la peur prépare le mystère, et le mystère mène au pays de Cocagne, dont Pont-Egaré la nuit est une sorte de banlieue, avec ses potirons qui se gonfient et se dégonflent, et ses cucurbitacées aux formes farfelues. Rien de moins paysan - le sujet étant donné - que la déformation imposée par M- Véry : la terre n'existe presque pas dans son livre. Il ne tend ni au poème ni au conte, mais à l'histoire, bien disparue aujourd'hui ; à l'histoire où le sujet est vain, où le marquis de Carabas a peu d'importance en comparaison du merveilleux paysage de créneaux, de tours pointues et de dômes que salue le Chat botté d'une patte bien léchée, dans le soleil matinal ! De quoi s'agit-il, sinon de refuser aux choses leur pouvoir de contrainte, de créer un monde à notre image lorsque nous ne voulons pas être à l'image du monde ? Le catholicisme devrait voir dans toutes les formes du fantastique, hormis la sienne, des possessions détournées de l'orgueil. |
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André Malraux (1901 - 1976) |
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