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Jean Anouilh |
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Une intrigante, en province, Tapant un jour le carton, Dignement, dans un salon, Avec un quinquagénaire Plutôt chauve et plus très mince Ayant grosse situation Voiture et décoration Miraculeusement resté célibataire, Lui dit : « Ah ! mon cher Monsieur ! (En levant les yeux aux cieux) Si vous connaissiez ma fille... Si charmante, si gentille, Son minois, son air fripon, Son bon petit caractère... Je la voyais en jupon Ce matin sur le balcon Arrosant ses primevères : Vraiment, Monsieur, ce n'est pas Parce que je suis sa mère, (D'ailleurs on ne le croit pas) Quel joli petit derrière ! » Comme l'autre, un peu surpris, Restait la carte en suspens; De peur qu'il ne se méprît Elle ajouta, soupirant : « Et, surtout, quelle âme fière ! » Elle laissa passer le plateau d'orangeade Dans un silence et reprit avec passion : « Sachant tenir la maison, Vraie petite ménagère, A l'aise dans un salon, Aussi bien qu'à la cuisine, Et cultivée avec ça : Ses deux baccalauréats. Ne parlons pas du piano Où ses petits doigts gambadent... Elle tape à la machine, Elle connaît la sténo. Avouez que c'est joli : La secrétaire rêvée, Discrète, bien élevée. Et le soir l'amour au lit!... » Elle enchérit à voix basse, En plissant sa vieille face : « Bien sûr, je suis sa maman, Mais je le confie en femme : Je vous sais un gentleman. (Elle ne prononçait pas le mot correctement.) Ce n'est pas qu'une belle âme : Elle a du tem-pé-ra-ment ! » La nuque lourde, notre homme acheva la partie, Sans s'étonner le moins du monde que le destin Lui offrît un pareil butin, Qu'il n'avait mérité en rien. Bien ficelé, un mois plus tard, La mère pleurant sous le fard Lui livrait le cher petit objet à la mairie... Tout était vrai pour le piano, Pour la machine et la sténo ; Un peu moins vrai pour la culture. (C'était sans grand inconvénient, Au fond.) Quant au tempérament, Il était bien dans la nature De ce petit tendron précoce, Qui, quinze jours après la noce, Lui avoua qu'elle était grosse Depuis trois mois de son amant. Si la mariée est trop belle, Et qu'on veut vous la donner Quand on a un peu de nez, On se met devant sa glace... Mais leur suffisance est telle : Demandez aux gens en place En quoi ils ont mérité Leur semblant de royauté : Ils vous taxent de cautèle... C'est pourquoi le sage ne s'attendrit plus, Ni sur les ministres, ni sur les cocus. |
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Jean Anouilh (1910 - 1987) |
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Portrait de Jean Anouilh | |||||||||
CarrièreFormation Biographie de jean anouilh Jean Anouilh est né en 1910 à Bordeaux (France). Son père est tailleur et sa mère est musicienne et professeur de piano, elle joue dans un orchestre se produisant sur des scènes de casino en province. OuvreThéâtre |
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