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Jean Anouilh |
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Un laboureur mourait tout seul. Il était entouré de toute sa famille Et il les entendait discuter du linceul : Le drap choisi trop beau, la dépense inutile; Un vieux drap serait bon... Parfois le moribond, Qui semble loin déjà, a l'ouïe encor entière. Le pauvre écoutait tout dans son carcan de plomb, Et il ne pouvait pas leur crier de se taire. Etre pillé n'est rien : il n'était plus aimé. Il était vieux, il était laid ; Et pour de maigres grains, depuis longtemps germes, Il avait trop longtemps labouré cette terre... Et même ses petites-filles, Pour qui son vieux cour sec avait soudain molli, N'étaient pas gentilles Avec lui. Elles lui souriaient, parées, les jours de fête; Mais il voyait très bien qu'elles faisaient la bête. L'amour pour toujours avait fui. De tout son long labeur pour que la maison vive, Des plaisirs refusés, des filles entrevues Jamais abordées dans les rues (D'une, au fond de son cour, une plaie restait vive); De cette longue patience, sans amour, Près de sa femme, à écouter ses litanies; Que restait-il ce dernier jour, Ce court dernier jour de sa vie ? Et des navires en partance Qui s'en allaient aux colonies ? Mourant, il revivait une vieille souffrance, Immobile sur le rivage... Puisqu'aussi bien on fait seul le voyage Et que l'amour n'est jamais partagé, Le sage pense à lui avant que son poil grise... Il est dur de l'apprendre âgé : Comme on est seul Dans son linceul, On est tout seul dans sa chemise. |
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Jean Anouilh (1910 - 1987) |
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Portrait de Jean Anouilh | |||||||||
CarrièreFormation Biographie de jean anouilh Jean Anouilh est né en 1910 à Bordeaux (France). Son père est tailleur et sa mère est musicienne et professeur de piano, elle joue dans un orchestre se produisant sur des scènes de casino en province. OuvreThéâtre |
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