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Jean Anouilh |
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Ayant le temps légal exercé leurs méninges, Tous deux dûment diplômés, Un beau jour, l'âne et le singe, Pourvus de tous les instruments chromés, Forts de leurs blouses blanches et de leur bonne mine, Ouvrirent une clinique. Ils étaient moins sûrs de la médecine, Mais ils comptaient sur la pratique Pour achever de se former. L'important, C'était de rattraper et la peine et l'argent. Et chacun sait que la peur de la mort Qui veille au cour des bonnes gens Est une vraie mine d'or Pour qui a un peu d'entregent. Seul l'amour du plaisir fait dépenser autant... Mais l'illusion d'amour qu'on vend aux maisons closes A un caractère infamant : Une clinique c'est autre chose, L'illusion qu'on y vend fait de ce pieux négoce Un véritable sacerdoce. Leur premier client fut un ours. Se faisant vieux, il souffrait de partout, toujours Il pensait qu'il avait la goutte. En outre il n'y voyait plus goutte Et sa tête avait des lourdeurs Pendant la saison des chaleurs : Et puis, il avait une détestable Tendance à s'endormir, au sortir de la table, Lorsqu'il avait trop mangé. L'âne, l'ayant interrogé, Hocha pensivement la tête. Pour lui une opération S'imposait sans discussion. Il fallait ouvrir, voir l'organe - C'était son diagnostic d'âne - En vérifier l'état et le fonctionnement. L'estomac d'abord, la boîte crânienne, Et l'oil très probablement. On saurait alors de façon certaine Que prescrire pour traitement. La guérison serait affaire de patience... « Et si je meurs pendant l'opération ? » Objecta timidement l'ours. L'âne haussa les épaules et sourit : « C'est toujours, Lui dit-il, le malade qui soulève cette objection. Dans l'état, cher Monsieur, actuel de la science Vous pensez bien que nous savons Très exactement ce que nous faisons. Il n'est que voir autour de nous nos instruments. Tout cela a coûté et des mille et des cents C'est chromé, ça vient d'Amérique C'est même un peu électronique ; Ça tranche et perfore tout seul. Un enfant de dix ans, Monsieur, que dis-je, un âne... » (Il s'arrêta tout court, le singe ayant toussé, Et resta brusquement en panne L'air quelque peu embarrassé.) « Mon confrère et ami vous demande de croire, Dit le singe intervenant, Que les progrès de la technique opératoire Sont maintenant si surprenants Que votre objection, qui hier était valable, N'a plus aucun sens de nos jours. Etendez-vous, Monsieur, sans crainte sur la table... » « Et si je meurs ? » dit l'ours qui suivait son idée. « Ah bah ! on ne vit pas toujours ; Dit le singe, badin, si votre destinée Etait de mourir aujourd'hui, Ce n'est m à moi, ni à lui, Qu'il vous faudra vous en prendre. Qui de nous oserait prétendre Infléchir le cours du destin ? » « J'ai rendez-vous pour un festin D'anniversaire Avec plusieurs de mes confrères », Dit l'ours, sautant soudain de la table chromée... « Sur la foi de la renommée J'étais venu vous voir, juste avant le banquet, Mais je ne voulais qu'un cachet M'aidant à digérer tranquille. S'il faut jouer à pile Ou face - et si le destin, Comme vous dites, a décidé ma fin - (L'hypothèse reste valable) J'irai crever sur l'autre table. Ce qu'on sert sur la vôtre est encor plus malsain. Si je suis au bout de mon rôle Que la fin au moins en soit drôle ; Merci, Messieurs, pour votre opération. Je vais mourir d'indigestion. » |
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Jean Anouilh (1910 - 1987) |
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Portrait de Jean Anouilh | |||||||||
CarrièreFormation Biographie de jean anouilh Jean Anouilh est né en 1910 à Bordeaux (France). Son père est tailleur et sa mère est musicienne et professeur de piano, elle joue dans un orchestre se produisant sur des scènes de casino en province. OuvreThéâtre |
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