Jean de Sponde |
I Si c'est dessus les eaux que la terre est pressée, Comment se soutient-elle encor si fermement? Et si c'est sur les vents qu'elle a son fondement, Qui la peut conserver sans être renversée? Ces justes contrepoids qui nous l'ont balancée Ne penchent-ils jamais d'un divers branlement? Et qui nous fait solide ainsi cet élément Qui trouve autour de lui l'inconstance amassée ? Il est ainsi : ce corps se va tout soulevant Sans jamais s'ébranler parmi l'onde et le vent, Miracle non pareil! si mon amour extrême, Voyant ces maux coulants, soufflant de tous côtés, Ne trouvait tous les jours par exemple de même Sa constance au milieu de ces légèretés. Je meurs, et les soucis qui sortent du martyre Que me donne l'absence, et les jours, et les nuits, Font tant qu'à tous moments je ne sais que je suis, Si j'empire du tout ou bien si je respire; Un chagrin survenant mille chagrins m'attire Et me cuidant* aider moi-même je me nuis, L'infini mouvement de mes roulants ennuis M'emporte, et je le sens, mais je ne puis le dire. Je suis cet Aétéon de ses chiens déchiré! Et l'éclat de mon âme est si bien altéré Qu'elle qui me devrait faire vivre me tue : Deux déesses nous ont tramé tout notre sort, Mais pour divers sujets nous trouvons même mort, Moi de ne la voir point, et lui de l'avoir vue. VI Mon Dieu, que je voudrais que ma main fût oisive, Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir! Écrire est peu : c'est plus de parler et de voir, De ces deux ouvres l'une est morte et l'autre vive. Quelque beau trait d'amour que notre main écrive, Ce sont témoins muets qui n'ont pas le pouvoir Ni le semblable poids, que l'oil pourrait avoir Et de nos vives voix la vertu plus naïve. Mais quoi! n'étaient encor ces faibles étançons Et ces fruits mi-rongés dont nous le nourrissons, L'Amour mourrait de faim et cherrait en ruine : Écrivons, attendant de plus fermes plaisirs, Et si le temps domine encor sur nos désirs, Faisons que sur le temps la constance domine. VII Si j'avais comme vous, mignardes colombelles, Des plumages si beaux sur mon corps attachés, On aurait beau tenir mes esprits empêchésl De l'indomptable fer de cent chaînes nouvelles, Sur les ailes du vent je guiderais mes ailes, J'irais jusqu'au séjour où mes biens sont cachés, Ainsi, voyant de moi ces ennuis arrachés, Je ne sentirais plus ces absences cruelles. Colombelles, hélas ! que j'ai bien souhaité Que mon corps vous semblât autant d'agilité, Que mon âme d'amour à votre âme ressemble : Mais quoi! je le souhaite, et me trompe d'autant. Ferais-je bien voler un amour si constant D'un monde tout rempli de vos ailes ensemble ? XV Cette brave Carthage, un des honneurs du monde Et la longue terreur de l'Empire romain, Qui donna tant de peine à son cour, à sa main, Pour se faire première, et Rome la seconde, Après avoir dompté presque la terre et l'onde, Et porté dans le ciel tout l'orgueil de son sein, Éprouva mais trop tard qu'un superbe dessein Fondé dessus le vent il faut enfin qu'il fonde. Cette insolente-là, la pompe qu'elle aima, Le brasier dévorant du feu la consuma : Que je me ris au lieu, Carthage, de te plaindre! Ton feu dura vingt jours, et brûla pour si peu. Hélas ! que dirais-tu si tu voyais qu'un feu Me brûle si longtemps sans qu'il se puisse éteindre ? XVII Je sens dedans mon âme une guerre civile, D'un parti ma raison, mes sens d'autre parti, Dont le brûlant discord ne peut être amorti Tant chacun son tranchant l'un contre l'autre affile. Mais mes sens sont armés d'un verre si fragile Que si le cour bientôt ne s'en est départi Tout l'heur vers ma raison se verra converti, Comme au parti plus fort, plus juste et plus utile. Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau Des ardeurs que me donne un éloigné flambeau, Au rebours la raison me renforce au martyre. Faisons comme dans Rome, à ce peuple mutin De mes sens inconstants arrachons-les enfin, Et que notre raison y plante son Empire. XIX Je contemplais un jour le dormant de ce fleuve Qui traîne lentement les ondes dans la mer, Sans que les Aquilons le fassent écumer Ni bondir, ravageur, sur les bords qu'il abreuve. Et contemplant le cours de ces maux que j'épreuve Ce fleuve, dis-je alors, ne sait que c'est d'aimer; Si quelque flamme eût pu ses glaces allumer, Il trouverait l'amour ainsi que je le treuvea. S'il le sentait si bien, il aurait plus de flots, L'Amour est de la peine et non point du repos, Mais cette peine enfin est du repos suivie, Si son esprit constant la défend du trépas; Mais qui ' meurt en la peine il ne mérite pas Que le repos jamais lui redonne la vie. |
Contact - Membres - Conditions d'utilisation
© WikiPoemes - Droits de reproduction et de diffusion réservés.
Jean de Sponde (1557 - 1595) |
|||||||||
|
|||||||||
Portrait de Jean de Sponde | |||||||||