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Paul Morin |
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Je me suis dit : Morin, il faut écrire des vers ; le temps passe, l'automne est fini, et l'hiver semble aussi devoir s'écouler sans un poème. Ces longues nuits avec les poètes que tu aimes, ta lampe verte, ta théière, et ton chat gris qui contemple la flamme en pensant aux souris, et ce jaune feu de cèdre, qui met des reflets d'ambre aux pans plutôt fanés de ta robe de chambre et, dans ce vieux logis, morose et puritain, répand un vague arôme constantinopolitain... ces soirées, mon ami, ne me disent rien qui vaille. Secoue un peu ta noble indolence. Travaille. Pédagogue amateur, à la prose obligé, ayant, d'un oil distrait, aujourd'hui corrigé trente-trois compositions sur la Pléiade, ne t'imagine pas que la vie est maussade ! Je conçois qu'il y a des jouissances plus vives que d'expliquer en classe La Princesse de Clèves ; mais courage, que diable ! il faut que tu revives : Art is long, disait Longfellow, ce vieux bonze, (The Psalm of Life, ligne onze, ou treize, je ne sais plus), et la vie est brève. Oublie tous les dégoûts et toutes les rancours ; depuis longtemps tu n'as causé avec ton cour. Vous devez tous les deux, pourtant, avoir des choses à vous dire, et des mots gris, et des mois roses ?... Non. Et ces grandes amours qui ravageaient ta vie ? Ce n'est que l'éternelle et l'enfantine envie de la lèvre nouvelle et du choc inédit. Et tes voyages, tes beaux voyages aux paradis que tu chantas jadis : les aurores de Parme, les nuits vénitiennes, l'or des jardins, la mer ? On n'en rapporte que des regrets et des larmes (pour la rime, uniquement) amers, rythmés classiquement chez Alphonse Lemerre. Mais enfin, tu as bien, dans ton âme sonore, un désir, un souvenir candide, un remords ? Je ne me penche plus sur l'émouvant tumulte qu'allumaient dans mon être le baiser ou l'insulte. Rien n'est vrai que l'ennui, et peut-être la mort... Fadaises, mon vieux pote, fadaises ! Fariboles ! Allons, tu n'es pas fait pour être maître d'école et ton esprit, jadis passable, se ratatine d'avoir trop commenté monsieur de Lamartine. Ne cite plus, sans fen douter, tous ces gens qui te hantent ; il n'est plus élégant d'être mil-huit-cent-trente. Travaille et prends de la peine, c'est le fonds qui manque le moins, et La Fontaine fut plus sage que toute l'école hugolienne ! Mais tout a été dit, et merveilleusement ?... Ô Mallarmé manqué ; tu voudrais me redire combien la chair est triste, et ce fait alarmant qu'ayant lu tous les livres, il n'est plus rien à lire ? Souviens-toi du conseil du grand Jules Renard : écris d'abord des livres, tu les liras plus tard ! Et puis, trêve de blague, mon petit ! Ça m'assomme, Tu n'es plus un poète ? Sois, simplement, un homme. Ouvre un peu ta fenêtre et regarde au-dehors ; il est peut-être en toi quelque Rêve qui dort... J'obéis. O réveil de mon âme alanguie ! Le soir, baigné de lune et de grâce infinie, chassa soudain la fourbe et lourde lâcheté qui depuis tant de jours m'empêchait de chanter. Tissés de brefs, d'errants, d'innombrables désirs, faits de surprise heureuse et d'alerte plaisir, dans ma chair, apaisée après des jeux cruels, tremblèrent mille charmants souvenirs sensuels. Je regoûtais la vie. L'air était constellé d'astres depuis longtemps à mes regards voilés. Au firmament de cendre et frissonnant d'argent dansait le diaphane et fluide croissant. Les sapins odorants tendaient avec mystère vers Us pelouses bleues leurs bras sexagénaires. Mes yeux, indifférents depuis tant de saisons, voyaient le jardin noir et la blanche maison ; mes pas, comme autrefois, sur le seuil de ma porte, lents, glissaient pour ne pas froisser les feuilles mortes. O philtre, talisman, sortilège nocturne ! des fils d'opale liaient Andromède à Saturne... tous mes rêves d'antan et tous mes souvenirs refleurirent devant ce calme paysage... Tel un homme, rouvrant ses vieux livres d'images, je vis les jours anciens, de pleurs et de sourires, et les nuits, consacrées aux pures harmonies des rythmes caressants, des rimes éblouies, apparurent, magiques, à mon cerveau fiévreux. Ah, je pourrais encore écrire ! J'étais heureux. Déjà chantaient en moi les mots ensorceleurs qui disent la couleur de la ronde des heures ; déjà s'entrelaçaient les vers consolateurs qui, mieux qu'un mot d'amour, font bondir notre cour... Quand, tout à coup, jaillie du doux abîme d'ombre que fait un jardin nocturne, tiède et sombre, une voix frêle et pure déchira la nuit. Ah, quelle âme ingénue de très petite fille rêvant à la lune, elle aussi, sous les charmilles, de quelque fulgurant et tendre prince choisi, clamait sa douce angoisse et sa mélancolie ? Ce fut une fusée harmonieuse, et telle que l'air en fut brodé d'une lente dentelle. Chantez, chantez, petite dame seulette, le rossignol, ce soir, manquait seul au poète ! Mais vous ne chantez plus ?... C'est peut-être la muse qui, dans les fontaines et les fleurs, s'amuse, enivrée de parfums, de rosée, et de lune, à dicter ses caprices plus haut que de coutume ? C'est l'heure où la Poésie, jadis familière, posait sur mon front las sa main fraîche et légère... Écoutons-la. Fermons les blanches persiennes. Je ne suis plus moi-même, la nuit m'a fait sienne. Pourrai-je, dans son pur et sonore silence, louer, comme- autrefois, sa mystique puissance, et se peut-il que ce funeste enchantement qui me liait, tel le Seigneur au Bois Dormant, immobile et muet aux pieds de la Beauté, se rompe et se dissipe avec l'obscurité ? Je rentrai. Un point d'or rougeoyait dans ma lampe. Dans l'âtre, des flammèches couraient sur la cendre. Aux murs, Sisyphe et Prométhée, dur dilemme, tendaient leurs masques contractés. L'un disait : Pauvre enfant, l'effort est fol et vain ! L'autre : Tu ne sauras d'autre but que la Flamme... O conquête du feu ! Le châtiment divin n'a pu éteindre l'étincelle dans mon âme ! L'aube naissait, limpide et froide. Ses rayons argentaient mes livres sur la table... Travaillons. |
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Paul Morin (1889 - 1963) |
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BiographieBibliographieDe Paul Morin : |
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